JONATHAN BABLON

Vit et travaille à Saint Pierre Des Corps.

Accueilli en résidence de septembre à décembre 2025

Exposition présentée à Pollen du 28 novembre 2025 au 16 février 2026 

Jonathan observe les plantes avec l’attention d’un botaniste et l’imaginaire d’un rêveur, y cherchant ce que la nature révèle de notre place dans le monde.

Ici, l’ordinaire révèle sa dimension extraordinaire : une pomme de terre dont les germes portent toute sa constellation génétique devient cartographie du vivant ; un maïs bleu géant interroge la logique du rendement agricole et ses dérives… À travers peintures et sculptures oscillant entre documentation botanique et fabulation poétique, les plantes dialoguent et tissent des liens nous invitant à la réflexion. Les dessins puisent dans les planches anatomiques pour dériver vers l’imaginaire : le familier se fait étrange, le banal s’élève en Monde. Couleurs chatoyantes, formes graphiques et coupes anatomiques dévoilent une organisation complexe et une beauté paradoxale.

L’exposition sonde notre volonté de maîtrise à travers ces espaces cultivés où la vie est à la fois célébrée et contrainte. Aucun jugement chez Jonathan, mais des interrogations et un émerveillement qui honorent les liens, ces relations invisibles, tissées entre toutes les formes du vivant. Ces créatures, que l’on croyait si peu organisées, se révèlent porteuses d’une intelligence collective dont nous avons tant à apprendre.

 

JONATHAN BABLON OU LE VIVANT EN PARTAGE

Jonathan Bablon vient d’inaugurer une œuvre en plein air, de plein air [1]. La cime des algues, l’herbe au Roy, sise à Beaulieu-lès-Loches en Indre-et-Loire, est un édicule à ciel ouvert fait de tuffeau qui abrite en son sein une culture de bryophytes élevées sur mortier de chaux. Ces mousses y croissent vraiment, se nourrissant de l’eau collectée par cette matière poreuse comme le tuffeau qui la soutient. L’artiste qualifie sa structure d’« écrin », soulignant combien ces plantes vieilles de plusieurs centaines de millions d’années – ce sont les premières à avoir colonisé la terre,
petites sœurs des algues – nous sont précieuses. Elles ont peu évolué, et leur extraordinaire système d’alimentation, sans racine [2], en fait un modèle analysé par les scientifiques aujourd’hui. Jonathan Bablon a ornementé sa structure comme s’il s’agissait d’un temple dédié à la divinité bryophyte, qu’il représente, et à laquelle il prête des sortes de vestale (des sorcières et des ermites, sachant·es et pratiquant·es des temps passés que la société a ostracisé·es). Il a, pour ces sculptures, retrouvé et appris la technique de la « faïence égyptienne », qui fait remonter en surface les pigments en une belle glaçure bleu-vert ; une manière de convoquer des modes de fabrication ancestraux oubliés, et de réécrire l’histoire de nos racines.

Cette attention aux « petites choses » du monde végétal, comme il les nomme lui-même, Jonathan Bablon y est sensible depuis longtemps. Il y décèle une beauté à laquelle on prête habituellement peu attention [3] et qui traduit son émerveillement devant la complexité et la richesse du monde
naturel. Sa soif de connaissance pour en comprendre tous les ressorts (et les partager dans son art) résonne avec ce que défend Estelle Zhong Mengual. Dans son livre Apprendre à voir. Le point de vue du vivant [4], cette historienne de l’art montre combien les artistes ont su percevoir et faire voir une autre nature que celle décrite par les scientifiques, sans que nous en ayons conscience. Elle se donne pour objectif de combler ce manque, de dessiner à la fois une autre histoire de l’art, et une autre histoire environnementale, dans ce qui serait une « histoire environnementale de l’art » [5]. En tant qu’artiste, Jonathan Bablon s’interroge sur les matériaux et les formes que l’on peut s’autoriser quand on s’attache à « des questions importantes comme celles qui touchent l’agriculture d’aujourd’hui, qui sont extrêmement concrètes et qui correspondent à des modèles économiques et politiques » [6]. La cime des algues, l’herbe du Roy apporte une réponse ;
« je cherche à intégrer le végétal directement à mes sculptures, à travers des formes et des textures pensées pour favoriser la croissance du vivant », explicite ainsi l’artiste dans le discours inaugural qu’il prononce lors du vernissage [7].

Avec cette œuvre, Jonathan Bablon élabore un dispositif qui agit comme un révélateur et un outil de partage scientifique. La cime des algues, l’herbe au Roy met en lumière, pour les humains, ce qu’ils ne voient pas – ne regardent pas naturellement –, ces mousses minuscules qui se fondent
avec leur support, des minéraux. Dialoguant avec des scientifiques et des artistes, Jonathan Bablon prévoit d’ailleurs d’activer cette œuvre de différentes manières. Ses objectifs rappellent ceux qui ont donné naissance à l’aquarium, au milieu du XIXe siècle. Les scientifiques recréent alors artificiellement l’univers de vie des poissons, hors de la mer, pour permettre au public d’admirer les fonds marins sans masque ni tuba, à la surface de la terre. Des « Fish houses » renommées « aquarium » [8] par l’anglais Philip Grosse qui conçoit le premier public au zoo de Londres en 1853. Dans un article publié en 2025, Juliette Azoulai analyse les enjeux de ce type de construction : « En exhibant une nature marine reconstituée, au sein d’un dispositif éminemment artificiel, qui participe d’une certaine culture visuelle du XIXe siècle, l’aquarium constitue un lieu
fascinant, où se cristallisent la perception citadine de la nature et de l’environnement ainsi que la réflexion de l’homme moderne sur lui-même et sur son avenir. » [9] L’installation in situ de La cime des arbres, l’herbe au Roy décale le point de vue : il s’agit de voir sur site ce que nous pourrions
voir mais ne voyons pas, sans déplacement. La dimension ritualisante et activable du dispositif de Beaulieu-lès-Loches l’éloigne aussi de celle, spectaculaire, qui accompagnait les premiers aquariums [10]. Il témoigne d’un rapport autre de l’homme à la nature, écosystémique et agissant.

L’origine de ce projet est née quelques mois plus tôt, lors de la résidence de l’artiste à Pollen. Dans le secret de l’atelier (il ne l’exposera pas), Jonathan Bablon élève une mousse qu’il a prélevée localement, à Saint-Avit ; « chez moi [en Indre-et-Loire], il y a beaucoup moins de diversité de
bryophytes », explique-t-il alors ; « ici [dans le Lot-et-Garonne], c’est vallonné, cela garde l’humidité, tout est très moussu ». Son intérêt pour la bryologie pré-existe à sa résidence, comme en témoigne sa bibliothèque nomade apportée à Monflanquin [11], et il tente une nouvelle symbiose en déplaçant cette mousse sur un autre support de culture, un élément de mortier (de chaux) : « Ce qui m’intéresse ce n’est pas de prendre des matériaux naturels mais manufacturés. Ici, c’est un morceau de mortier trouvé par terre, un peu rose. C’est sculptural, pour mettre en valeur ces hépatiques-là », explique-t-il alors [12]. Il l’élève aussi dans un bocal, hors site. Le choix du in situ qui s’opère quelques mois plus tard à Beaulieu-lès-Loches peut-il alors se comprendre comme un déplacement de la pensée de l’artiste, privilégiant finalement une continuité entre environnement de vie et êtres qui s’y déploient ?

À Pollen, la recherche de Jonathan Bablon ne porte pas sur les mousses ; il le précise en disant que cet « aparté » sur les hépatiques est une « introduction » à la visite de l’exposition Ces créatures si peu organisées, car « c’est une (même) affaire de cellules qui se multiplient ». Le sujet principal, l’objet même du travail de l’artiste, est le maïs, cette céréale nourricière qui occupe 20% de la surface agricole de Lot-et-Garonne (un département très producteur de maïs, comme les Landes voisines). L’approche n’est pas critique, mais exploratrice ; dans sa note d’intention pour la résidence, Jonathan Bablon annonçait vouloir travailler, après un premier temps d’échange avec les agriculteurs, sur des « végétaux cyborgs » croisant nature et technique, intégrant des éléments d’artificialité déjà présents dans son œuvre. De l’importante production alimentaire locale (avec, aussi, les pruneaux et les noisettes), il a retenu le maïs pour son long processus de développement, à partir de la téosinte maya devenue maïs il y a 6000 ans. Il relit les derniers développements
transgéniques à l’aune de la longue histoire d’hybridation et de mutation humaine et naturelle de ce petit plan mono-épi et multi-pieds qui a crû en hauteur pour devenir ce pied chargé d’épis denses en grain que l’on connaît.

Les formes développées à Pollen prolongent et redéploient celles que l’artiste pratiquent habituellement (peintures sur papier et sculptures). Jonathan Bablon fabrique un épi de maïs géant, avec un moulage de surface dupliqué, qu’il brandit comme un trophée de pêche sur une photo prise plein champ au petit matin. Un autre encore plus grand (D’ombre et d’épis) est planté dans le sol de Pollen ; sculpté lui aussi sur une seule face, il expose une âme cachée de téosinte (peinte en silhouette). On pense aux arbres de Giuseppe Penone, à ces allers-retours entre un état de nature et un état de culture, et cette idée que l’origine est toujours là, comme une identité profonde, en dépit de ses développements, de ses altérations. Si D’ombre et d’épis apparaît comme le mât tenant l’exposition, presque totémique, l’artiste lui préfère une série plus discrète, celle de cinq dessins à l’encre de chine sur papier intitulée TB1 (Teosinte branched 1) [13]. Les silhouettes noires de téosinte occupent le centre de feuilles de papier qui « sont entourées de vrais grains de maïs placés comme les ampoules sur les miroirs des stars de cabaret » [14]. Le maïs denté du pourtour agit comme les petites dents des œuvres, et tout en en dessinant un prolongement actuel, il constitue un étrange garde-manger.

La recherche de Jonathan Bablon sur le maïs de Monflanquin semble loin des mousses de Beaulieu-lès-Loches ; tout semble en apparence opposer ces deux végétaux. Mais loin de penser ce changement d’objet comme un rejet de l’intérêt du premier (le maïs), l’artiste l’envisage comme une étape dans la compréhension de leur « commun ». « Les deux recherches se jointent dans le paradoxe. J’ai l’intuition qu’un jour j’arriverai à les lier, même si aujourd’hui je les sépare ; j’ai l’espoir de les lier » affirmait-il ainsi tout récemment. Nous le croyons, pressentant l’élaboration patiente d’une cosmogonie en devenir.

Camille de Singly
Périgueux, le 4 août 2026

 

 

[1] Le 9 juillet 2026, au sein de l’événement « Prairies et imaginaire liminaux », et à l’invitation de l’association B2X et du Collectif MAPPES (Bourges 2028).
[2] « Elles vivent sans racines ni système vasculaire. Elles n'utilisent donc pas de ‘veines’ pour transporter l'eau et les nutriments, elles absorbent tout directement à partir de leurs feuilles. » (propos du Laboratoire de Biotechnologies Végétales appliquées aux plantes aromatiques et médicinales de l'université de Saint-Etienne, qui les étudie ; cf. https://lbvpam.univ-st-etienne.fr/fr/index.html). Elles retiennent aussi les métaux lourds.
[3] Sinon les Japonais, dont il se sent proche. On pensera aux suiseki, par exemple.
[4] Actes Sud, 2021, p. 10.
[5] Ibid., p. 26.
[6] Cette citation de l’artiste, comme les suivantes, sont tirées d’un entretien mené le 1er décembre 2025 à Pollen.
[7] Texte envoyé par Jonathan Bablon à l’autrice dans un mail du 13 juillet 2026.
[8] Un mot valise composé de deux mots latins, aqua (eau) et vivarium (« espace clos et vitré conçu pour élever et observer des animaux en imitant leur milieu naturel »).
[9] « Expériences citadines de l’aquarium public au XIXe siècle », Arts et Savoirs, n° 23, 2025.
[10] « Il en résulte un mélange des genres, dont témoignent abondamment les textes de cette époque, entre science et spectacle, sérieux et distraction, dévoilement d’une vérité du monde et création d’un mirage. » (ibid.
[11] On notera notamment Les Bryophytes de France. Anthocérotes et Hépatiques de Vincent Hugonnot et Jeannette Leica Chavoutier et le guide Delachaux Mousses et Lichen paru en 2021.
[12] Une manière, aussi, de comprendre les conditions de croissance du genre Conocephalum (Jonathan Bablon, dans un mail du 1 er août 2026).
[13] « TB1 » renvoie au gène homonyme, responsable de la limitation du nombre de branches sur les épis de maïs ; c’est donc le gène de la mutation de la téosinte en maïs.
[14] Jonathan Bablon, dans un entretien mené le 13 juillet 2026.