« Hors Saison » de Dédé d’ALMEIDA
Des moments de paysages
Ne permettons pas qu’on nous enlève la part de la nature que nous renfermons.
N’en perdons pas une étamine, n’en cédons pas un gravier d’eau.(René Char)
Cette peinture est dotée d’un étonnant pouvoir de décantation. Décantation sans nul doute des éléments qui la composent, des résonances qui y trouvent leur place, mais décantation aussi et surtout de l’espace lui-même. Tout s’y concentre dans des limites incisives mais pourtant rien ne s’y désagrège, rien ne s’y dilue. Il ne faut pas se contenter d’évoquer une certaine fluidité. Il faut aussi souligner la particularité de cet espace rigoureusement structuré où les différentes propositions de composition se veulent transparentes tout en se soutenant efficacement les unes les autres. La décantation renvoie ainsi à un espace immense qui occupe à la fois le dedans le plus intime, le centre invisible du visible, et le dehors multiple, pluriel, le lointain, l’inconnu, l’extrême distance. Cet espace se distingue par l’acuité d’une interrogation sans cesse renouvelée sur les évidences de l’image et ses identités logiques, dans un regain de lumière et d’exigence. Il ne résulte pas de l’oubli de la masse et du contour des choses mais de l’intensité brute de leur présence, sans obligation instrumentale, sans faiblesse ni impuissance, ouverte à toutes les libres incursions.
Dédé d’Almeida peint des paysages tout à fait familiers, et qui, cependant, nous apparaissent étranges parce que leur évocation est à peine (mais efficacement) déplacée par rapport à l’idée que nous nous en faisons. Il suffit de peu de chose : de légers dérapages, des traits qui ne respectent pas tout à fait les codes de la vraisemblance, des volumes et des contours qui ne coïncident pas exactement, des couleurs marquées par des singularités de glissements. Nous sommes confrontés à des vues frontales, obliques ou aériennes, rapprochées ou éloignées. Ces paysages motivent notre positionnement. Bien sûr, nous reconnaissons des arbres, des montagnes, des lacs, des vagues, des lignes d’écume, des maisons, des ponts, des réseaux et des clôtures mais ces images ne s’achèvent pas sur des conclusions définitives, raisonnables. Un renversement se produit. Dans le discours rationnel qui nous permet de cadastrer le réel, une indétermination pointe et prend valeur d’énigme. Quelque chose a eu lieu, a fait jouxter le commun et l’insolite, le reconnaissable et l’incertain et perturbe maintenant nos modes de représentation.
Tout est affaire de saisie. C’est la qualité de cette saisie qui ouvre le paysage à une force d’étonnement et de plénitude. Il ne s’agit pas de nommer, de décrire mais de convoquer et de dépasser. Le paysage devient ainsi action en se mettant en accord avec l’enchaînement des renaissances et des mutations, en suivant des lignes de partage et en franchissant des frontières. Il n’est pas un palimpseste qui renverrait indéfiniment et uniquement à des sources antérieures ou la finalité de quelque pouvoir technique. Il se donne à voir non comme une situation acquise mais comme un projet qui associe les contraires dans la recherche d’une lumière comme revendication élémentaire. Pour s’inscrire dans cette recherche, Dédé d’Almeida sait qu’il faut aller à l’essentiel, ne pas s’encombrer de soucis et de gestes inutiles. A la démonstration, elle préfère l’allusion. A la redondance, l’ellipse. La question n’est plus d’imposer une présence mais d’être à son écoute et de ne retenir de cette écoute que les signes de réactivation d’une respiration ancienne, exigée comme une épreuve de vie et de pensée, irréductible à une fonction assignée d’avance.
Le paysage ne possède rien et reçoit peu. Mais dans ce « rien » et dans ce « peu », tout se change en découverte. Tout changement prend ici le chemin de la simplicité. Il ne faut pas entendre dans cette simplicité la facilité d’une réponse à une demande insistante. Dédé d’Almeida connaît le danger de la conciliation facile. Elle n’y cède pas. Chez elle, la simplicité n’a aucune visée de réduction et n’indique aucune direction précise. Elle se veut nulle part et partout, propice à des commencements, dépouillée de toute prétention de cerner et de capturer. Ce peut être l’ombre verte d’une montagne, l’attente d’un balcon dans le voisinage d’un vertige, des trajectoires et des formes organiques, apparemment délestées d’intention, la résistance d’un rocher, une maison solitaire, la promesse d’une échancrure ou l’immédiateté mystérieuse de deux bancs. Tout ce qui finalement n’accepte pas d’être un constat, une décision immobilisée dans l’étroitesse d’un cadrage, tout ce qui reste discrètement disponible aux ressources de la transparence tout en conservant un rapport direct au monde.
Des indices d’organisation de vie mais pas de présence humaine. Il faut le préciser : cette absence ne suggère pas un vide. Le paysage a d’autres détours, donc d’autres éclairages à mobiliser. Comment expliquer cet abandon ? Sans doute, parce que le paysage est un moment et que, dans ce moment particulier, la présence humaine n’a pas sa place. Elle l’avait juste avant. Des traces le disent. Elle l’aura sûrement après. Les mêmes traces ne le contestent pas. Ce moment n’est pas un arrêt, un temps mort mais un mouvement ou rien n’est définitivement acquis. Il faut donc aller plus avant même s’il n’y a pas de point à atteindre. La ligne de progression n’est pas dictée et, d’une certaine manière, ne sera jamais réellement accomplie. Ce moment est un appel adressé à notre regard, un appel à découvrir une réalité qui n’est pas décrétée ni rêvée, un appel à passer dans une autre proximité avec les aveux sensibles de l’arbre, de la montagne, de la mer, des étendues blessées par notre passage, des signes acérés de notre finitude.
Dédé d’Almeida ne fait guère usage de l’événement. Dans sa peinture, l’attention à la notion d’équilibre et de rassemblement est permanente. Tout s’y dispose avec franchise. Même les accidents y sont naturels. Et si la violence y impose parfois ses droits, c’est sans soumission à l’ornement, la mollesse ou l’épanchement. Mais, paradoxalement, ce refus de l’événement fait fortement événement et apporte à cette peinture un supplément de désirs. Dédé d’Almeida ne cherche pas à déblayer le terrain pour faire du nouveau. Elle n’utilise pas le paysage comme un instrument qui travaille à sa propre perte ou une convention que l’on traverse précipitamment pour aller voir ce qu’il y a derrière. Entre tradition et nouveauté, continuité et rupture, elle ne choisit pas mais instaure un dialogue. Ce dialogue peut prendre la forme d’une fusion mais aussi celle d’une résistance. C’est un va-et-vient qui n’exclut pas la bifurcation et d’où se dégage un ordre singulièrement actif de sensations.
Didier Arnaudet
La peinture de Dédé D’Almeida ne bavarde pas, ne parle pas pour ne rien dire.
Dédé peint comme on montre du doigt. Ses paysages sont bien les nôtres, familiers, universels, mais tentés d’une ombre indicible, invisible, qui soulève une inquiétude….
L’intention est pure : Dédé nous invite vers un essentiel, vidé d’artifices et de superflu.
Elle en propose des morceaux choisis, en fait les arguments pour une invitation courtoise à une approche plus « intérieure » du monde extérieur….
Dédé semble nous faire un peu de place, un peu d’espace : on y retrouve un silence et un calme derrière lesquels se devinent les colères d’une nature libérée.
Pollen / Denis Driffort
L’exposition «HORS SAISON» est une manifestation départementale, organisée à l’initiative de l’association Pollen / artistes en résidence à Monflanquin et de l’ODAC, Office d’Action Culturelle de Lot-et-Garonne.
Cette manifestation qui a circulé sur tout le territoire du Lot-et-Garonne durant l’année 2003, a été associée à un catalogue d’actions et à un accompagnement proposé par le service médiation de Pollen en direction du public et des scolaires (visites guidées, ateliers artistiques, accueil de groupes, conférences…).
HORS SAISON, exposition de peintures de Dédé d’ALMEIDA présentée à :
– Monsempron-Libos au Château Prieural du 5 mai au 11 juin 2006
– Monflanquin à Pollen du 5 août au 16 septembre 2006
– Lacanau Océan à l’Hôtel du Golf de l’Ardilouse du 22 septembre au 15 octobre 2006
– Nérac à la Galerie des Tanneries du 3 au 26 novembre 2006
– Tonneins au Centre Culturel du 4 décembre 2006 au 19 janvier 2007

Dédé d’Almeida
Catalogue Monographique 21 x 16 cm. Editions Pollen / ODAC
32 pages couleurs + Couverture 3 volets
photographies couleurs
Textes Didier ARNAUDET / D. DRIFFORT